Sorties de derrière les rochers, au pied de l’immense montagne, des ombres indistinctes, des ombres à la tête enveloppée d’une écharpe, des ombres armées, des ombres dures, impitoyables, s’approchèrent sournoisement au clair de lune. Les ombres s’écoulèrent devant l’étroite fenêtre de la maison. Elles se massèrent devant la porte de bois, brisée d’un coup brutal. Une ombre, parmi elles, entra avant que la maisonnée ne s’éveille et saisit au collet le frère aîné de Fırat, qui dormait à côté de lui et qui n’eut même pas le temps de comprendre ce qui se passait ; Fırat avait douze ans, et son frère, deux de plus. Puis, toutes ensemble, elles changèrent l’enfant en une ombre comme elles. Ensuite, elles se retirèrent en silence par la porte d’où elles étaient venues. Elles s’écoulèrent une à une devant la fenêtre, s’avancèrent vers les rochers d’où elles étaient venues et se fondirent dans l’immense obscurité des montagnes.

Aussitôt après que tout cela se fut passé, en un très court instant, le père alluma la lampe à pétrole. La mère se précipita dehors pieds nus et hurla « Mon fiiiils ! », comme si elle maudissait les ténèbres, ou peut-être comme si elle les suppliait. Le hurlement de la mère était plein de douleur et de détresse. Dès que la clameur se fit entendre, on alluma les lampes à pétrole dans le village. Les ombres des villageois dansèrent sur le sentier du village. Les ombres dansantes s’alignèrent en silence devant leurs maisons. Tout sentait la peur. La peur est comme une épine qui s’enfonce dans le cœur et qu’il est dangereux d’arracher : si on l’arrache, ça saigne, si on ne l’arrache pas, ça brûle.

La peur, pareille à une épine, mêlée de douleur, d’incertitude, d’émoi et d’hésitation, pleuvait sur les ombres alignées devant les portes. Une seule ombre, agenouillée devant les autres, s’arrachait à deux mains ses longs cheveux en désordre et hurlait, hurlait à pleins poumons. Le père prit par le bras sa femme, qui s’arrachait les cheveux devant les ombres, et la releva. C’est alors que, depuis les montagnes, un unique coup de fusil se répercuta en écho. Dès que la détonation se fit entendre, les ombres devant la maison se jetèrent face contre terre et éteignirent les lampes à pétrole qu’elles tenaient. Puis les ombres ondoyèrent au clair de lune et se mêlèrent les unes aux autres. Elles se dispersèrent comme elles s’étaient rassemblées. Tandis que les ombres se dispersaient, la mère, assise sur la pierre devant la porte, gémissait de douleur : « Ordures, tuez-moi ! Ou bien tuez-moi, ou bien rendez-moi mon Çeto ! »

Cette nuit-là, la maisonnée ne ferma pas l’œil jusqu’au lever du jour. Personne ne parla à personne. Ils partagèrent leur douleur en silence. La douleur, quand on la partage en silence, ressemble à une profonde entaille de couteau. La famille avait huit enfants : les trois sœurs aînées de Fırat, son frère aîné Çeto, lui-même, ses deux petites sœurs et son plus jeune frère.

Au lever du jour, une camionnette pleine de soldats arriva devant leur porte dans une odeur d’essence. À peine descendu du véhicule, le commandant qui était à la tête des soldats saisit le père de Fırat au collet et se mit à le gifler en hurlant : « Bordel, espèce de salaud ! C’est toi, bordel, qui as donné ton fils à l’organisation pour en faire un de ses éléments ? »

Le commandant, dur…

Le commandant, fort…

Le commandant, un homme fougueux, convaincu d’avoir raison…

Les autres soldats, le doigt sur la détente, encerclèrent les lieux. Quand le père eut la bouche et le nez en sang, la mère accourut et s’agrippa aux énormes mains du commandant. Puis, d’une voix humble et innocente, elle se mit à supplier :

« Ne faites pas ça, commandant, arrêtez, commandant ! Pourquoi est-ce qu’on aurait donné notre fils ? Ils sont venus la nuit et ils l’ont enlevé. Vous êtes l’État, vous êtes les forts. Et c’est vous qui allez me ramener mon fils », dit-elle.

Là-dessus, le commandant dégagea brutalement ses mains de celles de la mère et la regarda avec colère. Comme s’il n’avait pas devant lui un être humain, mais un microbe, une bête sans valeur ou un mégot de cigarette qu’il venait d’écraser du pied, il cracha ses mots devant tout le monde :

« Quand ça vous arrange, c’est “Vous êtes l’État, vous êtes les forts” ; quand ça ne vous arrange pas, c’est “Vous êtes des assassins, des méchants.” Vous donnez du pain à l’organisation, vous lui offrez le gîte ; et quand ça vous fait mal, c’est chez nous que vous venez vous réfugier. Vous êtes une plaie pour l’État, ou quoi, bordel ? »

Il avait prononcé sa dernière phrase en levant la main et en haussant la voix. Les phrases d’avant, elles, d’une voix fine et moqueuse… Tout son discours était menaçant et agressif.

Le père, les yeux rivés au sol, parla d’une voix tremblante :

« Dites-nous, que devons-nous faire, commandant ? Il faut qu’on se tire tous une balle, c’est ça ? »

Le commandant adoucit un peu sa voix et prit un air de fausse tendresse :

« Ado Efendi, est-ce que je ne vous ai pas réunis maintes fois sur la place du village pour vous dire : “Videz ce village, ici ce n’est pas sûr” ? Pas plus tard qu’il y a trois jours, est-ce que je n’ai pas emmené le chef du village avec moi, de porte en porte, pour vous dire : “Videz ce village sur-le-champ, c’est un ordre de l’État” ? »

« Vous l’avez dit, vous l’avez dit, mais suffit-il de dire, commandant ? Mon grand-père est né ici, mon père a vécu dans cette maison, dans ce village. J’ai grandi dans cette maison, mes enfants sont nés dans cette maison. Nous avons beau être pauvres et démunis, nous avons notre façon de vivre, nos habitudes. Tout le monde le sait, nous sommes des gens sans ressources. Si nous partons d’ici, où allons-nous vivre, comment allons-nous partir, avec quel argent et où allons-nous nous installer ? L’État qui nous dit “Partez”, comment peut-il ne pas penser à cela ? Admettons, nous sommes des ignorants, nous ne comprenons pas ; mais l’État, lui non plus, ne comprend pas ? Nos dirigeants, quand ils disent cela, ne savent-ils pas qu’il n’y a pas moyen ? Est-ce que chaque chose n’a pas ses règles et ses usages, commandant ? »

« L’État n’a pas à apprendre les règles et les usages de vous autres, les ignorants ! Moi, les tenants et les aboutissants, je n’y comprends rien, Ado Efendi. Nous aussi, nous ne faisons qu’exécuter les ordres ; ce que dit l’État, on le fait. Tu vois, vous ne m’avez pas écouté, et qu’est-ce que ça a donné ? Maintenant, tu viens te lamenter en disant “On m’a enlevé mon fils”. Comment je sais, moi, que ce n’est pas toi qui as donné ton fils à l’organisation ? Comment je sais, moi, qu’une fois entraîné, il ne reviendra pas abattre ces gaillards que voilà ? »

En disant cela, il désigna de la main les soldats qui les encerclaient.

« Dieu nous en garde, commandant ! Retrouvez mon fils et ramenez-le-moi. »

« Mais bien sûr ! Je vais mettre en danger la vie de mes soldats pour ton morveux de fils, c’est ça ? Comme tu as donné ton fils, va donc le reprendre de la même façon ! »

« Si vous ne nous protégez pas, cette affaire ne finira jamais, commandant. Si l’État ne nous prend pas sous son aile, l’organisation en finira avec nous. Plus on en finit avec nous, plus nos enfants en veulent à l’État. L’homme est l’écho de l’homme ; plus on crie fort, plus fort on vous le rend. »

Le commandant, qui n’avait rien à répondre, le regarda de travers, d’un œil mauvais. Puis il s’entassa avec ses soldats dans la camionnette et s’éloigna à toute vitesse. Un long et mince nuage de poussière soulevé par la camionnette plut sur ceux qui étaient restés derrière. Les cheveux, les moustaches et les vêtements de ces gens sur qui pleuvait la poussière prirent une teinte terreuse. Ou bien ils avaient toujours été ainsi, depuis la nuit des temps, ou bien, à cet instant, ils avaient paru faire naturellement partie de la campagne terreuse alentour.

C’est en projetant vivement du mortier contre le mur avec sa truelle que Fırat, qui avait maintenant vingt-quatre ans, se souvint de cet événement survenu douze ans plus tôt, comme s’il le revivait. En s’en souvenant, il s’attrista. Il posa la truelle à côté de lui. Après avoir frotté ses mains brûlées par le ciment et en avoir secoué les morceaux de mortier, il se laissa tomber sur l’échafaudage de bois où il posait l’enduit.

Il glissa la main droite sous le pull que sa mère lui avait tricoté, sortit l’une des cigarettes de la poche de sa chemise et l’alluma. Il aspira la fumée et la souffla dans le vide. C’était comme si ses peines, ses problèmes, sa tristesse, son amour, sa douleur et sa nostalgie s’étaient mêlés à la fumée qu’il soufflait. Il avait dans la bouche un goût étrange, âcre. C’étaient des choses qui ne s’en iraient pas d’un seul souffle…

Comme toujours, il pensa au sort de son frère aîné, Çeto. Était-il mort, était-il vivant ? S’il était vivant, comment pourrait-il retrouver sa trace ? En pensant à sa mère, dont les cheveux blanchissaient depuis douze ans à force de soupirs, il poussa lui aussi un profond soupir. Après avoir tiré une longue bouffée de sa cigarette, presque consumée jusqu’au filtre, il la prit entre le pouce et l’index et la lança d’un geste sec. Tandis qu’il se remettait à projeter du mortier contre le mur avec sa truelle, il revécut ce jour-là une fois de plus dans sa tête.

Après que le commandant fut reparti avec ses soldats en soulevant la poussière, le père rentra et dit : « Nous partirons, il n’y a pas d’autre solution. » La mère, les yeux gonflés d’avoir pleuré, regarda le père de ses yeux humides :

« Plutôt mourir que de partir en laissant mon Çeto dans les montagnes, aux mains de l’organisation ! Et puis où irions-nous, et comment ? » gémit-elle avec douleur.

« Tout ça va mal tourner, ma femme. Nous avons encore sept enfants. Si nous restons ici, il peut encore nous arriver quelque chose à tout moment. Partir ne peut pas être plus douloureux que mourir ou perdre encore un enfant ! Personne ne meurt de faim ; on ne va pas en mourir, quand même ! Et puis, n’est-ce pas Dieu qui nous donne notre subsistance ? »

Le père avait dit ceci, il avait dit cela ; il avait réussi, finalement, à convaincre la mère.

On vendit d’abord les bêtes. Avec le peu d’argent qu’on en tira, ils descendirent à pied, à grand-peine, du hameau au bourg, puis du bourg à la ville. En ville, ils prirent l’autocar pour Istanbul. Arrivés à Istanbul, ils allèrent dans le quartier où vivaient des gens de leur coin et louèrent une maison de bric et de broc.

Le lendemain, en rentrant du café du quartier, le père dit à Fırat : « Fıro, demain matin, un gars de chez nous viendra te chercher ; il t’emmènera sur un chantier comme apprenti plâtrier. » Depuis ce jour-là, il faisait des enduits. Il avait d’abord été apprenti, puis il était devenu plâtrier qualifié.

C’est à cette époque qu’il avait vu Zehra, leur voisine, une fille de leur coin. En passant devant lui à petits bonds, comme un moineau, Zehra l’avait pour ainsi dire tiré derrière elle. Ce jour-là, son cœur s’en était allé, emporté derrière un moineau. Après cela, pendant longtemps, leurs regards se croisèrent, puis ils commencèrent à se parler. Des années plus tard, Fırat partit faire son service militaire. Pendant son service, dans l’espoir de trouver une trace de son frère aîné, il écouta de toutes ses oreilles les récits que des soldats venus d’autres unités faisaient de leur lutte contre l’organisation, mais, hélas, il ne tomba sur aucune trace.

Cela faisait six mois qu’il était rentré de l’armée. Ces jours-ci, sa famille devait aller demander la main de Zehra. Au milieu de tant de douleur, la seule chose qui lui faisait du bien, c’était peut-être Zehra. Pour elle, cela valait la peine d’endurer toutes les difficultés. Malgré tout, la vie lui semblait belle. Car dans la vie, il y avait Zehra : la serrer dans ses bras, respirer son odeur, lui prendre les mains et la regarder dans les yeux.

Il ne cessait de se représenter le jour où il achèterait, quelque part au loin, un tout petit terrain, y bâtirait une maison de briques, comme une boîte, et en ferait l’enduit de ses propres mains. Il y avait en lui un espoir, mais quelque chose dont il ne connaissait pas la raison jetait une ombre sur cet espoir. Chaque belle chose qui pouvait lui arriver l’avait toujours rendu inquiet. Et c’était justement cette inquiétude, dont il ne connaissait pas la source, qui lui avait chaque fois rendu plus difficile l’accès aux belles choses. Maintenant, il éprouvait la même inquiétude à l’idée de s’unir à Zehra. Ce sentiment qui débordait de lui, et dont il ne parvenait pas à connaître la source, allait-il l’empêcher de s’unir à Zehra ?

Il plaqua rageusement contre le mur le mortier de sa truelle. C’était comme s’il avait frappé le mur de son mortier pour que ses mauvaises pensées restent figées dans le béton. Il regarda sa montre. C’était presque l’heure de quitter le chantier. Il rassembla sa truelle, sa pelle et sa brouette pour les laver. C’était un mois d’hiver. Le temps était rude et pluvieux. C’est pourquoi il avait allumé un feu dans un bidon, là où il travaillait. Après s’être lavé les mains, il les tendit vers le feu et les réchauffa en les frottant. Les brûlures du ciment avaient creusé de profondes crevasses dans ses mains. De l’une de ces crevasses suinta un mince filet de sang. Il n’y prêta pas attention. Il était habitué à ce genre de choses.

Recep, l’un des plombiers du chantier, qui venait vers lui, l’appela de loin :

« Fırat le Kurde, tu as fini ta journée ? Ton feu a l’air de bien flamber ; laisse-moi me réchauffer un peu les mains », dit-il.

« Réchauffe-toi, Recep. Moi, je m’en vais. Quand tu te seras réchauffé, n’oublie pas d’éteindre le feu. »

« On aurait pu causer un peu. Qu’est-ce qu’il y a, pourquoi tu files si vite ? »

« Je dois préparer des choses avec les miens. Demain soir, on va demander la main d’une fille pour moi… »

« Oh, félicitations, et que ce soit pour le mieux ! »

« Merci, Recep, merci », dit-il avant de s’éloigner.

Le soir, en rentrant à la maison, il trouva sa mère assise devant la fenêtre, l’air absent.

« Cette pluie, est-ce qu’elle tombe en ce moment aussi là où est mon Çeto, Fıro ? » demanda sa mère. D’ailleurs, il ne se passait pas un seul jour sans que sa mère parle de Çeto.

« Je ne sais pas, maman. Ça suffit maintenant ; on ne sait pas s’il est mort ou vivant. On ne sait même pas où il est. »

« Si tu étais mère, tu ne dirais pas ça, mon Fırat. Si tu étais mère, tu ne dirais pas ça. Il est vivant ! S’il était mort, je l’aurais forcément senti. Les mères le sentent. »

« Si Dieu le veut, maman. Si Dieu le veut, il est vivant et un jour il viendra nous retrouver. »

« Il viendra, oui, il viendra. Je le sais. »

« Maman, on a fait passer le message chez Zehra ? On y va bien demain soir ? »

« On l’a fait passer, mon fils, on l’a fait passer. Ton père leur a envoyé un mot ; ils nous attendent demain soir. Nous avons marié tes sœurs aînées, tes petites sœurs. Il ne nous reste plus que toi et ton petit frère. Maintenant, toi aussi, tu vas partir ; c’est ça qui me fait peur. »

« Où veux-tu que j’aille, ma petite maman ? Je vais louer une maison tout près d’ici. Ne te fais pas de souci ; on viendra te voir tous les soirs. Même toi, tu vas te lasser de nous. »

« Est-ce qu’on se lasse d’un fils, est-ce qu’on peut jamais s’en lasser ? Qu’est-ce que tu racontes là ? »

Le père travaillait depuis des années comme gardien à l’entrée d’une usine. Au bout d’un moment, il rentra lui aussi. Ils parlèrent de la demande en mariage, regardèrent la télévision, dînèrent. La mère remit encore Çeto sur le tapis. Comme ils devaient aller demander la main de Zehra le lendemain soir, une couleur nouvelle était entrée dans leur vie. C’était une famille qui vivait chichement, en se privant. Même s’ils n’arrivaient pas tout à fait à s’adapter à la vie en ville, ils essayaient de tenir bon quelque part entre le village et la ville.

Ils n’étaient pas malheureux, mais ils n’étaient pas heureux non plus. Comme des millions de gens, c’étaient des gens aux jours tous pareils. Mais même les gens aux jours tous pareils connaissaient, rarement, des moments différents et pleins d’émotion. Grâce aux préparatifs de la demande en mariage, eux aussi vivaient l’un de ces jours-là.

Les nuages d’un noir d’encre qui remplissaient le ciel avaient presque entièrement empêché la lumière d’atteindre la terre et changé le jour en un crépuscule du soir. Istanbul, la ville grise, était devenue plus grise encore. La pluie menaçait de tomber d’un instant à l’autre.

Fırat marchait pieds nus dans les avenues, dans les rues. Puis il arriva dans une impasse. Au bout de la rue apparut une silhouette humaine indistincte. La peur au ventre, Fırat marcha vers cette silhouette. À mesure qu’il approchait, la silhouette commença à se préciser. C’était Çetin, son frère aîné, à quatorze ans. Il n’avait pas grandi du tout ; il se tenait devant lui tel que l’avaient enlevé les hommes-ombres.

« Çeto », gémit Fırat, mais aucun son ne sortit.

Çeto le regardait fixement, sans ciller. On aurait dit une statue figée. Il regarda d’abord le sol, puis le ciel, et ensuite Fırat. Ses yeux de glace rappelaient le regard vide d’un mort. Puis il tendit les mains, parallèles au sol. De ses mains, le sang se mit à couler comme l’eau qui jaillit d’une fontaine sous pression.

Fırat courut, prit les mains de Çeto et tenta de retenir le sang. Le sang jaillissait littéralement du bout des doigts de Çeto. Fırat fut couvert de sang. Le sang se mit à remplir la rue, à entrer dans les maisons et à monter de plus en plus. Çeto et Fırat s’étaient retrouvés dans le sang jusqu’à la gorge. Puis le sang monta, monta ; il se mit à leur entrer dans la bouche à tous les deux. Sur le point de se noyer, Fırat hurla dans un ultime sursaut.

Il ouvrit les yeux quand sa mère le secoua vigoureusement.

La sueur lui ruisselait du front, du cou et de sous les yeux.

« Tu as fait un cauchemar, mon fils ? Tes hurlements nous ont réveillés », dit sa mère.

Fırat était resté quelque part entre le rêve et la réalité. Le rêve était si réel qu’il l’empêchait presque de revenir à la réalité. Une fois ressaisi, enfin revenu à la réalité, Fırat préféra ne pas raconter son rêve à sa mère. Pour éluder la question de sa mère :

« Je ne sais pas, maman, je ne me souviens pas », dit-il.

À ce moment-là, on entendit au loin l’appel à la prière. En l’entendant, Fırat comprit que c’était le matin.

« Je ne vais pas travailler aujourd’hui, maman. Avec Zehra, on va acheter les bagues de promesse. Dors, toi. Moi aussi, je vais dormir encore un peu avant de me lever. »

Sa mère, en remontant la couverture sur lui :

« Dors, toi, mon fils. Quand j’aurai fait ma prière, je préparerai le thé, puis je te réveillerai », dit-elle.

Sa mère avait dit cela, mais le fait est que Fırat ne parvint plus à trouver le sommeil. Les yeux fixés au plafond, il se mit à réfléchir. Comme la vie était étrange, et même incompréhensible. Peut-être que la vie se laissait comprendre, et que c’était lui qui ne comprenait pas. Même s’il ne le disait pas à sa mère, une voix en lui donnait raison à celle-ci. Oui, Çetin pouvait être vivant. Après avoir enlevé de tels enfants, l’organisation façonnait leur esprit, les formait comme militants ennemis de l’État et les poussait à la guerre.

Çetin aussi pouvait avoir été formé de cette façon et poussé dans la guerre. Fırat, lui, était parti à l’armée, avait servi dix-huit mois comme soldat turc et était revenu. Or son frère aîné, sorti du même ventre que lui, avec qui il avait plongé sa cuillère dans la même marmite, et qu’on avait enlevé à ses côtés tandis qu’ils dormaient dans le même lit, pouvait avoir été formé comme un ennemi acharné du soldat turc.

Il n’arrivait pas à comprendre qui faisait du frère l’ennemi du frère, ni à quoi ni à qui cela servait. Car enfin, quel problème un frère pouvait-il avoir avec son frère ? Les frères mis à part, même un Kurde et un Turc n’avaient, en réalité, aucun problème l’un avec l’autre. À Istanbul, personne ne lui avait dit : « Tu es kurde ; tu ne peux pas entrer ici, tu ne peux pas acheter ça. » Lui non plus n’avait jamais nourri d’inimitié envers un Turc. Son père et lui avaient fait leur service militaire, et leurs grands-pères s’étaient battus pour cette terre. Alors qu’est-ce qui n’avait pas pu les protéger dans leur village et les avait pour ainsi dire chassés vers cette ville ? Pourquoi la querelle entre le Kurde et le Turc grandissait-elle chez ceux d’en haut, tandis que, parmi le peuple, la vie de tous les jours suivait son propre cours ?

Comprendre n’était pas possible. Peut-être que c’était possible, et que c’était lui qui ne comprenait pas. Mais, quoi qu’il en soit, il avait le cœur meurtri par l’État.

Il avait le cœur meurtri par l’État parce que l’État n’avait ni retrouvé ni ramené le frère enlevé, parce qu’il les avait chassés de leur village, parce qu’il les avait insultés en son temps et parce qu’il l’avait privé, lui, du droit à l’instruction. En se rappelant son enfance, il comprenait mieux à présent. L’organisation venait et disait : « Si vous ne nous donnez pas de farine, de sucre, d’huile ; si vous ne nous rapportez pas du bourg ce que nous demandons, nous vous tuons. » Ensuite, l’État venait et disait : « Si vous aidez l’organisation, nous vous battons, nous vous tuons, nous vous pendons, nous vous égorgeons, nous vous déportons. »

Il comprenait bien mieux à présent quel malheur c’était, dans les montagnes, de se trouver pris entre ces deux feux. Plus il comprenait, plus il se fâchait contre l’organisation comme contre l’État, et plus il se sentait meurtri. Et plus il se fâchait et se sentait meurtri, plus il avait pitié de sa mère, de son père, de ses frères et sœurs, des gens de son coin et de sa propre vie.

Alors qu’il se tournait et se retournait dans son lit, inquiet, perdu dans ces pensées, la voix de sa mère le fit sursauter :

« Fıro, le petit déjeuner est prêt. Ton père et moi, on t’attend. »

En entendant sa voix, il se leva et ouvrit le rideau. À peine l’eut-il ouvert que la lumière se déversa dans la pièce, comme de l’eau. Le ciel était couvert. Les nuages d’un noir d’encre qu’il avait vus en rêve la nuit dernière avaient commencé à se rassembler dans le ciel. Dans la rue, des chats fouillaient les poubelles.

C’était l’un de ces quartiers de constructions sauvages, comme on dit, où vivaient des gens venus de l’Est et du Sud-Est. Les maisons avaient un, deux, trois étages ; par endroits, quatre ou cinq. Les unes enduites, les autres sans enduit ; les unes couvertes d’un toit, les autres sans toit. Toutes avaient été construites sans plan d’urbanisme. Dans ces quartiers, tout le monde se connaissait, on savait qui était qui. Même si des querelles y éclataient souvent, l’endroit était devenu, au fil des années, un vrai foyer pour eux.

Ses sœurs aînées et ses petites sœurs avaient elles aussi épousé des hommes du quartier et s’y étaient installées. Au fil des années, les habitants du quartier avaient arraché à la mairie, pied à pied, l’eau, la route, l’électricité et les transports ; ils avaient bâti de leurs propres mains leurs maisons, leurs rues et leur vie.

Quand il passa sous l’eau ses mains crevassées, comme chaque matin, il sentit de nouveau le fin élancement auquel il était habitué. Il n’y prêta pas attention. Il se lava les mains et le visage et s’assit à la table du petit déjeuner.

« Tu as fait un cauchemar cette nuit, mon fils ? Tu as beaucoup hurlé », lança sa mère, ramenant de nouveau l’esprit de Fırat à la table du petit déjeuner.

« Je te l’ai dit, maman, je ne me souviens pas », répondit-il.

« Bon, prends ton petit déjeuner. Alors comme ça, Zehra se prépare ; après le petit déjeuner, tu vas passer la chercher, tu m’as dit. Vous allez ensemble voir des bagues. »

« Que ce soit pour le mieux, maman », dit Fırat.

Le père, lui aussi, compléta la phrase de Fırat : « Pour le mieux, oui, pour le mieux. »

Après le petit déjeuner, il sortit de la maison et alla frapper à la porte de Zehra, dans la rue de derrière. Comme si elle attendait toute prête derrière la porte, Zehra ouvrit aussitôt et sortit. Leurs regards se croisèrent. Fırat prit la main de Zehra, et ils se mirent à marcher ensemble dans la rue.

« Il va pleuvoir », dit Fırat.

« Oui », répondit Zehra.

« Tu t’es bien couverte ? » demanda Fırat.

« Oui, oui, bien couverte », dit Zehra.

« Que ce soit pour le mieux : on va enfin venir demander ta main, et je ressens une drôle d’émotion », dit-il, et Zehra s’empressa de répondre :

« Ne m’en parle pas, moi aussi, j’ai l’impression que mon cœur va sortir de ma poitrine. »

Ils marchèrent un moment en silence jusqu’à l’arrêt. Leurs mains entrelacées leur donnaient de la force à tous les deux. C’était comme si, face au vent de la vie, ils ne faisaient plus qu’un seul corps et marchaient ensemble.

Des éclairs se mirent à zébrer le ciel. Un léger vent du nord, froid, soufflait, faisant bruisser les arbres et traînant les papiers et les bouts de plastique jetés par terre. Ils descendirent jusqu’à l’avenue principale, sept rues plus bas que le quartier. Ils entrèrent chez l’unique bijoutier de l’avenue et achetèrent chacun une bague de promesse, la moins chère.

Quand ils furent ressortis, Fırat dit :

« Je ne vais pas travailler aujourd’hui. Tu veux que je t’emmène un peu en ville faire un tour ? On rentrera dans l’après-midi. »

Comme si elle attendait une telle proposition, Zehra s’empressa de répondre :

« Ce serait très bien, allez, emmène-moi faire un petit tour. »

Les longs cheveux de Zehra, bouclés et frisés, faisaient ressortir encore davantage ses grands yeux verts. Son petit nez semé de taches de rousseur prenait un air charmant entre ses pommettes saillantes. Ses lèvres étaient pleines et humides. Quand elle souriait, son sourire s’étirait d’une joue à l’autre, et l’on voyait dans sa large bouche ses dents blanches comme des perles. C’était une belle fille.

Fırat, lui, était grand, le teint mat ; il avait les cheveux raides et courts. Les yeux noirs sous les sourcils épais regardaient le monde d’un air voilé et mélancolique. Au village, tout le monde disait que ce qui se ressemblait le plus, chez Fırat et Çeto, c’étaient les yeux.

Ils prirent l’autobus municipal et allèrent à Eminönü. Ils se promenèrent sur le quai. Ils regardèrent la mer par-delà le garde-corps du pont de Galata. Ils mangèrent un sandwich au poisson, avec un jus de navet fermenté.

Ils marchèrent vers Mahmutpaşa, dans la foule, les mains entrelacées. Aux étals, Fırat acheta à Zehra des babioles et des colifichets, et aussi un fichu. Il brûlait et se consumait du désir d’acheter à Zehra, s’il avait eu de l’argent, tout ce qu’il voyait et trouvait beau. Avec ses maigres moyens, il ne se privait pas de donner tout ce qu’il pouvait.

C’étaient des gens qui savaient être heureux de peu. Ils ne connaissaient pas le malheur sans fin de ceux qui courent après les grands désirs, rendaient grâce pour ce qu’ils avaient et s’en contentaient.

Après avoir visité la place Sultanahmet, ils marchèrent de nouveau main dans la main jusqu’à la place Beyazıt. L’heure avait bien avancé.

« Bon, allons-y maintenant », dit Zehra.

« Oui, c’est vrai, allons-y », dit Fırat.

À ce moment-là, les nuages qui s’amassaient depuis le matin et les éclairs qui zébraient le ciel finirent par amener la pluie. Soudain, l’averse éclata. Les cheveux mouillés, ils coururent se réfugier sous l’abribus. À l’arrêt, beaucoup de gens s’abritaient de la pluie ou attendaient l’autobus. À cause de la foule, les gens s’étaient serrés les uns contre les autres. Beaucoup étaient à moitié mouillés, à moitié secs.

La pluie redoubla tant qu’elle pouvait. L’eau qui coulait des bords du toit de l’abribus et s’amassait par terre se mit à couler comme un ruisseau au pied du trottoir. Un autobus arriva. La plupart des gens prirent cet autobus. L’autobus qu’attendaient Fırat et Zehra n’était pas encore arrivé. Avec eux, quelques personnes continuèrent d’attendre à l’arrêt en regardant la pluie.

Au même moment, dans le bureau vide d’un immeuble commercial qui donnait sur l’arrêt, quelques hommes attendaient. L’un d’eux observait aux jumelles l’arrêt et ses environs. C’était Çeto, qu’on avait emmené dans les montagnes douze ans plus tôt. L’enfant de quatorze ans qu’on avait enlevé avait été élevé dans les camps de l’organisation ; sous différents noms de code, on l’avait poussé dans diverses actions, et, au fil des années, il était devenu l’un des hommes chargés des actions dans les grandes villes.

Cinq jours plus tôt, il était entré en Turquie depuis l’Europe et avait retrouvé les éléments de l’organisation à Istanbul. Ils avaient remis la bombe qu’ils avaient préparée ensemble entre les mains d’un enfant et lui avaient fait déposer le sac à l’arrêt une demi-heure plus tôt. Maintenant, ils attendaient que la bombe explose.

Quand Çeto regarda l’arrêt aux jumelles, il vit d’abord, sur le visage de Fırat, une trace indistincte de l’enfant que Fırat avait été. Puis il distingua les yeux noirs sous les sourcils épais. Ces yeux qu’au village tout le monde disait semblables à ceux de Çeto lui-même… C’est à ces yeux que, des années après, il reconnut le petit frère qui dormait à côté de lui.

Il jeta à terre les jumelles qu’il tenait. La bombe était à retardement, et il ne restait que quelques secondes avant qu’elle explose. Il dévala l’escalier en courant.

À ce moment-là, au loin, apparut un jeune homme qui courait vers l’arrêt en hurlant. Il disait des choses incompréhensibles, mais le vacarme de la ville et le bruit de la pluie empêchaient d’entendre ce qu’il disait.

L’homme courait, éperdu, et, en approchant, criait encore et encore le même mot :

« Fuyez ! Fuyez ! »

Fırat ne put comprendre qui était cet homme qui courait vers eux. L’homme, lui, courait de toutes ses forces pour rejoindre à temps le frère avec qui il avait dormi dans le même lit, des années plus tôt.

Au moment précis où l’homme qui hurlait atteignait l’arrêt, une terrible explosion retentit.

En un instant, avec le fracas de l’explosion, les hurlements des gens et le bruit des vitres brisées, les alentours se changèrent en scène d’apocalypse. La pluie tombait tant qu’elle pouvait. Au dernier instant, Çeto se jeta sur Fırat. Sous l’effet de l’explosion, Fırat eut une jambe arrachée, et Zehra le bras droit. Un grand éclat de verre se planta aussi dans le front de Çeto.

En un instant, tout bascula dans le chaos. Le sang répandu par terre se mêlait à l’eau de pluie. Après l’explosion, un terrible éclair déchira le ciel. La lumière de l’éclair illumina, l’espace d’un instant, le sang sur le sol, les membres arrachés et les corps immobiles.

Fırat vit une ombre s’abattre sur lui. Puis il put distinguer Zehra qui tombait, elle aussi, à côté de lui, comme une ombre, et le sang tout autour. La dernière chose qu’il vit fut le sang qui se mêlait à l’eau de pluie, et la dernière chose qu’il entendit, le tonnerre qui suivit un fracas terrible.

Beaucoup de gens avaient été blessés, beaucoup de gens étaient morts.

Dans un dernier effort, Zehra toucha les cheveux de Fırat de sa main restée intacte. Puis ses yeux restèrent figés sur un point.

Par l’action qu’il avait préparée, Çeto avait tué son frère, la femme que son frère aimait, un grand nombre d’innocents et, enfin, lui-même. Tuer n’était ni la première action de l’homme ni la dernière ; l’histoire s’était souillée du sang versé et fait verser non seulement pour survivre, mais pour amasser du pouvoir.

Ce jour-là, à cet arrêt, la pluie emporta le sang, et le tonnerre l’espoir ; l’ombre, elle, resta sur ce pays.

FIN